Dystonie

On appelle cela une dystonie de fonction. Pour un véritable musicien - qui plus est s'il est musicien professionnel - c'est une épreuve très difficile. Cela peut signifier l'arrêt pur et simple de sa carrière, et sinon, il doit au moins s'attendre à quelques très rudes années.

 

Dans mon cas, cette aventure - éprouvante mais passionnante - à commencé en 2008. Je dis "passionnante" parce qu'elle m'a forcé à repenser de nombreux aspects techniques du jeu de la flûte et, d'une manière plus générale, ma manière de travailler et mon rapport à la musique. J'ai d'ailleurs été vite convaincu que je serai, grâce à ces réflexions et aux changements qui en ont résulté, un meilleur flûtiste et musicien que je n'aurais jamais été sans la dystonie.

 

~ ~ ~

 

Pour surmonter cette épreuve, il faut une énorme motivation.

 

Il faudra tenir quoi qu'il en coûte, continuer à travailler, et travailler intelligemment, jour après jour, malgré les difficultés et bien que n'ayant aucune certitude de pouvoir rejouer un jour comme avant. Tenir, même quand on a l'impression pendant des mois de faire tout ça pour rien, qu'on y arrivera jamais... Cela peut durer longtemps, des années.

 

Si j'avais laissé tomber? Ça aurait été bien ainsi. Cela aurait signifié que je n'étais probablement pas un vrai artiste.

 

Mais si on s'accroche et qu'on en vient à bout, alors c'est une grande aventure! Je ne voudrais pas la revivre une deuxième fois, mais en somme, à une personne désireuse de véritablement se consacrer à la musique, on pourrait même souhaiter une telle expérience.

Mise en garde:

 

Méfiez-vous de ceux qui prétendraient savoir

et avoir LA solution.

 

Méfiez-vous des médecins et des thérapeutes.

Ne vous laissez pas injecter de botox / toxine botulique.

 

Ne croyez pas à une solution externe à vous.

Ma dystonie: un rapport détaillé 

I - Prise de conscience des premiers symptômes

et dégradation

- fin 2007 à septembre 2008 -

 

Vers la fin de l'année 2007, j'ai constaté de légères difficultés à synchroniser les 3e, 4e et 5e doigts de la main gauche, en particulier dans la 3e octave.

 

2008

 

Jusqu'à juin, la dégradation fut à peine perceptible. Je ne me suis pas inquiété, pensant qu'il suffirait de retravailler lentement quelques exercices techniques choisis.

 

A partir de juillet et en l'espace de seulement quelques semaines, j'ai perdu totalement le contrôle des mouvements de l'annulaire et de l'auriculaire. Fin août: Dès les premières secondes de jeu, l'auriculaire se mettait à trembler et l'annulaire se crispait (deux premières phalanges tendues, 3e phalange à 45°). Début septembre: Je ne pouvais même plus jouer une gamme de Do majeur en noires à 40 pulsations/minute.

 

Je ne ressentais aucune douleur et en dehors du jeu à l'instrument, ma main semblait fonctionner normalement.

 II - Le long chemin vers la guérison

- septembre 2008 à... -

 

Septembre à novembre 2008: Suivant le conseil d'un collègue et ancien professeur (qui, au demeurant, n'a pas accepté de me recevoir), j'ai consulté un ostéopathe. Ce traitement a permis une première et notable amélioration. Ainsi, après quelques séances, l'annulaire ne se crispait plus, du moins dans des tempi lents et tant que je n'utilisais pas le petit doigt, et ce dernier ne tremblait plus. Un premier pas important mais toutefois sans grande incidence sur mon niveau de jeu, puisqu'il m'était encore impossible de bouger ces deux doigts indépendamment l'un de l'autre et que, que j'essaie de le maintenir par la force ou cherche au contraire à me détendre, l'auriculaire descendait automatiquement, en diagonale, jusqu'à aller se réfugier sous l'annulaire.

 

Fin 2008 à avril 2009: Les séances d'ostéopathie n'apportant plus d'amélioration, j'ai consulté plusieurs médecins: un généraliste, un chirurgien spécialiste de la main (avec lequel la consultation a duré - je n'exagère pas - moins de 2 minutes!), des médecins et kinésithérapeutes de la "Clinique du Musicien et de la Performance Musicale" à Paris, un neurologue. Seuls les soi-disant spécialistes de la "Clinique du Musicien" semblaient savoir de quoi il s'agissait. Pour autant, après quelques mois de travail avec une de leurs kinés - une "spécialiste", donc, et paraît-t-il spécialement formée - je ne pouvais que constater une légère... dégradation.

Si j'ai appris une chose au cours de ces premiers mois, c'est que je ne devais attendre d'aide de personne.

 

Les médecins: Le problème semblait ne pas intéresser le moins du monde les non-spécialistes. Quant aux soi-disant spécialistes parisiens, ils m'ont donné quelques réponses toutes faites après un diagnostic sommaire mais, voyant par la suite que leur méthode n'apportait pas d'amélioration, ils n'y voulurent surtout rien changer et ne répondirent jamais à mes questions. Spécialistes ou non, aucun n'a pris le temps d'observer sérieusement mon problème et d'y réfléchir un peu.

 

Les collègues: Hormis le conseil de l'ostéopathie | Manière de se débarrasser rapidement d'un ancien élève sans qu'il puisse ensuite reprocher à son ancien professeur de n'avoir pas voulu l'aider? En tout cas, si le conseil n'était pas mauvais, le professeur n'aura pas daigné me recevoir... | hormis cela donc, quelques-uns laissaient entrevoir une sorte de compassion, à mon avis parfois sincère, mais la plupart donnaient surtout l'impression de vouloir me fuir, comme si j'étais atteint d'une maladie grave et extrêmement contagieuse. Plusieurs de mes anciens professeurs, auxquels j'aurais voulu montrer mon problème, espérant qu'ils ou elles verraient peut-être dans ma posture ou dans la manière dont j'effectuais certains mouvements quelque erreur flagrante, m'ont simplement répondu au téléphone: "Je suis vraiment désolé, mais je ne vois pas ce que je peux faire." ou "Je ne suis pas médecin, tu sais..." Un, tout de même, a accepté de me recevoir: Chez lui, nous avons joué et discuté pendant plus de 2 heures. Nous avons parlé d'interprétation, du son, d'instruments... A la question qui m'amenait, il a accordé quelques minutes - en tout cas moins de 5. Le problème ne méritait, semble-t-il, pas plus d'intérêt.

 

Je me suis donc résigné à ne plus demander d'aide à personne et à chercher seul.

Durant les 3 ou 4 premières années, j'ai beaucoup expérimenté, surtout en ce qui concerne la posture, et changé aussi pour cette raison souvent d'instrument. Je jouais au début une flûte à clétage à anneaux avec sol décalé, suis d'abord repassé à une avec sol en ligne. Ça me semblait aller plutôt mieux, mais, suivant les conseils de l'ostéopathe et des "spécialistes" parisiens, je suis bientôt revenu au sol décalé. Ça c'était alors à nouveau rapidement dégradé et j'ai donc à nouveau changé pour le sol en ligne. Au court des années suivantes, j'ai encore changé 10, 20 ou 30 fois par an, faisant des allers-retours entre sol en ligne et sol décalé, clétage avec plateaux ouverts et avec plateaux pleins... Je changeais à chaque fois que j'essayais une nouvelle posture, et presque toujours ça semblait aller mieux et je croyais avoir trouvé la solution. Mais ça se dégradait de nouveau après quelques jours. En fait, que telle ou telle clé soit à telle place ou 1 cm plus loin n'a (évidemment...) pas ou que très peu d'importance.

Mai 2009: Après avoir modifié la position du pouce et la manière de l'articuler, l'amélioration a été si nette et si rapide que j'ai bien cru avoir trouvé la solution. En effet, quelques jours seulement après ce changement, je pouvais à nouveau maintenir l'auriculaire levé. Je n'en maîtrisais pas encore les mouvements, mais il n'allait ainsi plus appuyer sur la clé de sol#, et, tant que ce doigt n'avait rien d'autre à faire que de rester en l'air (tant que je ne jouais ni sol#/lab, ni ré#/mib aigus), la main restait relativement détendue. Les progrès se sont malheureusement limités à cela, mais cela me permettait déjà de rejouer à peu près normalement des pièces dans quelques tonalités faciles comme Do, Fa, Sol ou Ré Majeur et ré mineur. Le répertoire regagné était bien mince, mais c'était déjà une amélioration notable.

 

Quelques mois plus tard, je pouvais à nouveau relever l'auriculaire sans que l'annulaire ne bouge avec - à condition de n'avoir à bouger que l'auriculaire seul. C'est-à-dire que, et dans des tempi très lents, je pouvais rejouer la combinaison sol#-sol dans les 2 premières octaves.

 

Décembre: J'ai pu rejouer en public, participant à un très modeste concert, pour la première fois depuis mai 2008. Mon répertoire se limitait alors à seulement quelques pièces. Je jouais la 1ère partie de la Fantaisie pastorale hongroise de Doppler, l'Andante KV 315 de Mozart, une version pour 2 flûtes et piano du Canon de Pachelbel et un trio de Quantz.

2010

 

Une année très difficile. Il y a bien eu encore une légère amélioration, mais les progrès furent si lents qu'à peine remarquables. Ainsi à la fin de l'année, je pouvais effectuer à nouveau des mouvements simultanés de l'auriculaire gauche et des doigts de la main droite. C'est-à-dire que, dans des tempi toujours très lents (par exemple en croches à environ 40 pulsations/minute), je pouvais rejouer sans me crisper les combinaisons sol#-fa# à sol#-do dans la 1ère octave et sol#-fa# à sol#-mi dans la 2ème octave. Pour en arriver à ce résultat, il m'a fallu répéter extrêmement lentement chacune de ces combinaisons pendant des semaines, cherchant seulement à éviter toute tension - travail extrêmement ennuyeux mais apparemment nécessaire. Pour autant, la plupart des combinaisons avec sol# dans la 3e octave de même que sol#-ré dans la 2ème octave, par exemple, étaient toujours impossibles, à cause des mouvements simultanés de l'auriculaire et d'autres doigts de la main gauche, que je ne maîtrisais pas encore.

 

J'ai rejoué en public quelques fois, contribuant modestement à deux petits concerts, jouant de temps à autre un ou deux morceaux dans une messe... Sur l'ensemble de l'année, mon répertoire s'est agrandi en tout et pour tout d'une douzaine de morceaux faciles ou de mouvements d'œuvres.

2011

 

Janvier: Dans des tempi très lents, je pouvais à nouveau effectuer des mouvements synchrones de l'auriculaire avec certains doigts de la main gauche. Je pouvais ainsi rejouer proprement les combinaisons sol#-la, sol#-do et sol#-do# dans les 2 premières octaves. Etaient encore impossibles les mouvements auriculaire-index (par ex. sol#-ré et sol#-ré# mediums, sol#-ré aigu, et mib-ré et mib-la aigus) et auriculaire-majeur (par ex. sol#-la# et sol#-si dans les 2 premières octaves, et mib-fa, ré#-fa#, ré#-si et sol#-si dans la 3e octave).

 

Février: Fausse joie. Depuis le début, j'ai pensé déjà au moins 20 ou 30 fois avoir trouvé la solution. Mais cette fois-ci, j'y ai vraiment cru. En maintenant la main dans une certaine position, j'arrivais en effet pour la première fois à jouer de nouveau tous les enchaînements possibles. Seulement, cette position s'est rapidement avérée être intenable. Elle entraînait de telles tensions que je n'aurais jamais pu jouer ainsi ne serait-ce que 2 heures par jour. D'ailleurs, même si ces tensions n'avaient pas causé de douleur, elles n'auraient certainement jamais permis un jeu rapide et fluide.

 

Avril à juillet: 4 mois de grand optimisme. Je crus en effet de nouveau avoir fait un énorme, mais cette fois enfin réel progrès - réel puisqu'apparemment durable. J'étais certes encore obligé de ralentir extrêmement certains passages, mais je pouvais enfin tout jouer - et, c'était là la nouveauté: tout jouer détendu. D'ailleurs, je pouvais effectuer tous les mouvements presque normalement... sur un écouvillon, par exemple, à la place de la flûte. En fait, de nombreuses combinaisons restaient difficiles, encore impossibles à jouer en mesure, mais mon impression était qu'il n'y avait plus de problème physique, mécanique. Mon cerveau continuait seulement à reproduire certains mauvais mouvements que j'avais automatisés durant probablement des années de mauvais travail. Il ne me restait donc "plus qu’à" désapprendre complètement ces automatismes.

 

Pour expliquer mon enthousiasme d'alors: Si je pouvais jouer depuis 2009 les gammes de Do, Fa, Sol et Ré Majeur et ré mineur presque comme un flûtiste normal (par exemple l'E.J.4 de Taffanel et Gaubert, en doubles croches jusqu'à environ 160 pulsations/minute), je devais par contre encore dans toutes les autres tonalités faire une halte de 1 à plusieurs secondes sur certaines notes pour éviter de me crisper. Mais au cours de ces derniers mois, les choses ce sont nettement améliorées. Je ressentais d'abord moins de tension, puis j'ai pu rejouer mi mineur (jusqu'à 120), puis la mineur (jusqu'à 80), puis quelques tonalités de plus, et encore quelques-unes, jusqu’à être capable vers le 15 juillet de jouer le cycle complet de toutes les gammes majeures et mineures - lentement, mais parfaitement régulier, propre, et tout à fait détendu. Encore quelques jours plus tard, j'ai pu pour la première fois rejouer l'E.J. 10 (exercice avec tous les accords parfaits arpégés dans tous les tons). Je pouvais dès lors retravailler de nombreuses œuvres: certaines sonates et suites de J. S. Bach, les fantaisies de Telemann, la 1ère sonate de Gaubert, les Joueurs de flûte de Roussel... même certains caprices de Karg-Elert!

 

Août: Je dus redescendre assez brutalement de mon petit nuage. Alors que je pouvais effectivement jouer certains passages délicats un jour, je bloquais à nouveau complètement le lendemain. Les changements et le travail effectués dans les mois précédents n'avaient donc pas apporté d’amélioration décisive. Suivirent, encore une fois, quelques semaines de grand doute. Je devais bien admettre que j'étais toujours perdu, après déjà 3 longues années de recherche.

 

Fin Octobre: Aurais-je enfin trouvé la solution? La réponse dans quelques semaines...

 

Je n'ai écrit la suite que plusieurs mois plus tard. J'ai d'abord manqué de temps, mais surtout, je n'avais pas envie. Non, le problème n'était toujours pas résolu... J'étais pourtant toujours convaincu que les derniers changements (de manière générale, jouer avec moins de force et des doigts beaucoup plus légers, et une petite modification dans la manière de tenir l'instrument qui avait pour suite moins de tension, surtout dans la main gauche) ne pourraient qu'avoir des conséquences positives. Mais dans quelle mesure? Et après combien de temps les résultats se feraient-ils sentir? Dans les premiers mois en tout cas, on ne pouvait pas dire qu'il y ait eu une réelle amélioration.

 

28 novembre: J'avais rendez-vous à Hanovre avec l'un des meilleurs spécialistes allemands de la dystonie chez les musiciens. Ce médecin, par ailleurs lui-même flûtiste (ancien élève d'Aurèle Nicolet et de William Bennett à la Hochschule de Freiburg), ce qui me laissait espérer une meilleure compréhension, avait une très bonne réputation et m'avait été conseillé par plusieurs personnes depuis mon arrivée en Allemagne. Cela faisait longtemps déjà que j'avais pensé à demander un rendez-vous. Je m'y étais jusque-là refusé par manque de confiance en la profession, mais aussi et peut-être surtout parce qu’après tout ce temps à chercher, il m'aurait été pénible que quelqu'un me donne la solution alors que j’en étais peut-être tout près. Des années de dure recherche, tout seul, c’est une quête. Mais si un autre vous donne la solution au bout, ce ne sont plus que des années perdues... J'avais bien dit que je ne demanderai plus d'aide à personne, mais après plus de 3 ans et dans un moment de faiblesse, je me suis raisonné et ai accepté de tenter encore cela.

 

La consultation a été menée sérieusement, autant que je pus en juger à l'époque - en tout cas plus sérieusement qu'à Paris. Il ne m'a cependant donné ni de solution ni même de conseil. Après m'avoir ausculté et expliqué grossièrement le fonctionnement du cerveau dans ce genre de situation, il m'a dit que d'après lui, mes pistes de recherche actuelles étaient sensées et pourraient bien mener à la résolution du problème. En gros, je suis reparti sans être très avancé, mais un peu assuré dans ma voie. A vrai dire, je n'en espérais pas plus.

 

Etant clair que je n'envisageais pas une seconde l'injection de Botox - sa principale méthode de traitement , il m’a prescrit un médicament (le Parkopan - employé notamment dans le traitement de la maladie de Parkinson), dont l'action était sensée aider à "reprogrammer" mon cerveau. Je suis globalement contre la prise de médicaments et n'en prends pour ainsi dire jamais. La dernière fois, c'était, je crois, en 2004, et il avait fallu que je crache du sang pour me décider... Mais cela faisait maintenant déjà plus de 3 ans que je luttais, j’étais fatigué, usé, et me suis dit que si le travail restant pouvait être ainsi accompli en quelques semaines ou mois au lieu d’encore 1 ou 2 ans, ça en vaudrait peut-être la peine. J'ai donc décidé d'essayer, mais arrêté le traitement après quelques jours. Outre de forts effets secondaires (je me sentais toute la journée extrêmement fatigué, comme un vrai zombie), j’acceptais difficilement l’idée d’absorber volontairement une substance chimique agissant directement sur le fonctionnement de mon cerveau. De plus, je ne voulais décidément pas devoir mon salut à une pilule. Je me disais que, de toute façon, si je travaillais et jouais désormais correctement, ayant éliminé les causes qui m'ont amené à la dystonie, tout finirait par rentrer dans l’ordre. Cela prendrait seulement peut-être plus de temps. Si par contre je ne réglais pas le problème à la source, si je n'avais toujours pas trouvé les causes, un médicament, quel qu'il soit, ne règlerait rien. J’ai donc décidé de simplement continuer comme avant cette consultation. J'ai annoncé au médecin ma décision et les raisons qui m’y avaient amené, il a déclaré comprendre et n'a pas cherché à me convaincre de continuer, et nous avons convenu que je le tiendrai informé de l’évolution de mon cas.

 

Avertissement:

 

Depuis, j'en ai appris plus sur les méthodes et les agissements de ce monsieur, et je ne saurais trop vivement déconseiller de se laisser traiter par lui.

2012

 

Ainsi, depuis les environs d'octobre de l'année passée, je pensais avoir vraiment compris le problème, en avoir saisi les causes et trouvé ce qui mènerait à plus ou moins long terme à sa solution. Evidemment, je ne pouvais pas être sûr de ne pas me tromper encore une fois, et si les changements apportés dans ma manière de jouer et de travailler devaient effectivement porter leurs fruits, je ne savais pas non plus combien de temps serait encore nécessaire. En tout cas, dans les semaines et les mois qui ont suivi, je ne vis pas vraiment d'amélioration. L'année 2012 a de ce fait encore été moralement très difficile. J'avais bien la sensation que quelque chose était en train de changer, mais les progrès étaient toujours tellement lents qu'ils n'étaient pas perceptibles (évidemment pas d'un jour à l'autre, mais pas non plus d'une semaine ou même d'un mois à l'autre). Je constatais seulement régulièrement, tous les 4 à 6 mois, que je pouvais à nouveau rejouer une ou quelques pièces qui m'étaient jusque-là inaccessibles.

 

Juillet: Deux petits concerts - un avec piano et un pour 2 flûtes, avec une jeune collègue et amie. Toujours un répertoire sans grosses difficultés techniques: une sonate de Händel, la suite BWV 1009 de J.S. Bach et les 3 romances op. 94 de Schumann; une suite de Boismortier et des sonates pour 2 flûtes de Blavet, Telemann et Wilhelm Friedemann Bach. Pour le premier de ces concerts, j'avais initialement prévu la sonate pour flûte seule de Carl Philipp Emanuel Bach et non cette suite du père, mais j'ai dû changer de programme au dernier moment. Quelques passages étaient encore trop exigeants pour ma main et je me crispais de plus en plus. La suite BWV 1009 est pourtant techniquement plutôt plus difficile que la sonate de C.P.E. , mais la tonalité principale, Do Majeur, m'en rendait l'exécution plus aisée.

 

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Bien que ce fut une année moralement encore difficile, et même si les progrès étaient toujours extrêmement lents, j'avais cette fois le sentiment d'un changement fondamental, ce qui m'a amené à écrire le 14 août 2012:

 

Je ne suis pas guéri. Pourtant aujourd'hui,

je déclare "Le Temps de la Dystonie" révolu.

 

 Je ne suis plus "malade",

(si l'on considère la dystonie comme une maladie,

ce qui n'est pas exact mais seulement une manière simple de s'exprimer)

mais convalescent.

 

Il m'a fallu cependant accepter une vérité peu plaisante: Il n'y aura pas de progrès fulgurants, il n'y a rien à faire qui puisse régler le problème en quelques semaines, et il me faudra probablement encore des années pour regagner mon niveau technique d'avant.

 

Mais j'ai aussi l'assurance d'une chose à laquelle j'ai cru dès très tôt: Même si j'en suis encore très loin aujourd'hui, je jouerai un jour bien mieux qu'avant, mieux que je n'aurais jamais pu espérer si j'avais été épargné par la dystonie.

 

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4 novembre: Premier vrai récital et premier concert en dehors de ma ville, Hannoversch Münden. En la très belle église abbatiale d'Ottmarsheim, nous jouions avec un collègue claveciniste des sonates de Johann Sebastian et Carl Philipp Emanuel Bach (entre autres la sonate BWV 1020, en sol mineur, et la sonate dite "Sonate de Hambourg"). J'ai dû à nouveau déprogrammer au dernier moment la sonate pour flûte seule de C.P.E. , remplacée cette fois par une fantaisie de Telemann.

2013

 

Durant l'été, trois nouveaux récitals avec clavecin. Reprise de 2 des sonates jouées en novembre, mais combinées avec de nouvelles œuvres. J'ai ainsi pu rejouer la sonate BWV 1031, en Mib Majeur (une tonalité jusque-là très difficile), et - enfin - la sonate pour flûte seule de Carl Philipp Emanuel.

 

Au cours de cette année, passant en revue toutes mes partitions, j'ai constaté que je pouvais désormais en rejouer un peu plus de la moitié, parmi lesquelles: les sonates de Hindemith et Martinu, le Nel cor piu de Theobald Böhm, des concertos de C.P.E. Bach, Vivaldi, Mozart, celui de Romberg, la Sequenza de Berio...

 

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Discutant du programme d'un concert prévu l'année prochaine avec un pianiste russe, quelqu'un me dit: "Et la sonate de Prokofiev?" ... Magnifique! Une œuvre majeure, et évidemment incontournable dans le répertoire russe pour la flûte. Mais je répondis que c'était encore trop tôt, trop difficile. Cela dit, de retour chez moi, je l'essayais. Juste pour voir. Effectivement, c'était encore trop tôt. Mais je n'en étais pas très loin, et surtout: Elle me semblait désormais beaucoup moins difficile qu'avant la dystonie... C'est une pièce délicate. Avant, je pouvais évidemment la jouer, mais j'en avais toujours eu un peu peur et aurais été plein d'appréhension avant un concert. Aujourd'hui, je sais que je la jouerai bientôt et ce sera un grand plaisir. Plus de peur. Je me réjouis seulement à cette idée!

2014

 

2 et 7 Mars: Récitals avec piano  à Göttingen et Hannoversch Münden. Au programme: la sonate "Arpeggione" de Schubert, la sonate en Mib Majeur BWV 1031 de Johann Sebastian Bach, le "Prélude à l'après-midi d'un faune" de Debussy (arrangement de Gustave Samazeuilh), l'Aria d'Albert Roussel et la 1ère sonate de Philippe Gaubert. Si je suis globalement très insatisfait (je suis très rarement content d'un concert), la main par contre n'a pas fait de problème. C'est très encourageant, surtout quand on sait que, hormis la sonate de Bach et la courte pièce de Roussel, toutes ces œuvres étaient injouables encore quelques mois auparavant.

 

1o juillet: Je travaille de nouveau les caprices de Karg-Elert. Pas encore au tempo pour la plupart, mais déjà considérablement plus vite, plus égal et sans crispation. Cela fait 6 ans que je n'avais plus joué comme ça!

 

Fin juillet, août: Quelques jours après avoir repris ces caprices, et comme chaque fois que j'ai recommencé à travailler des pièces virtuoses: crispation, réaggravation des symptômes. D'où encore une période de grosse déprime. Je me suis posé à nouveau sérieusement la question de savoir si je ne devrais pas plutôt arrêter la flûte.

 

Fin août: Après quelques jours avec très peu de travail (hormis la préparation d'un concert au programme techniquement assez facile), le moral est de nouveau meilleur. Il faut apprendre à composer avec les restes de la dystonie, qui ne disparaîtra peut-être jamais tout à fait... Il faut peut-être accepter de renoncer à certaines œuvres, trop virtuoses, et se contenter de bien jouer celles qu'on peut jouer. Elles sont déjà nombreuses. Peut-être devrai-je me contenter de bien jouer et mieux qu'avant, mais pas tout le répertoire.

 

Septembre: Début d'une nouvelle phase de travail, qui durera peut-être toute ma vie: Pour commencer, je rejoue toutes mes partitions et (de celles que j'estime valables et souhaite jouer en concert) je copie dans un cahier tous les passages qui posent problème à cause de la dystonie. Ensuite et parallèlement au travail normal, je répèterai quelques-uns de ces passages, régulièrement tout au long de la journée, lentement, en étant attentif à toute tension. Il faut désapprendre la peur qui cause la crispation. Cela prendra sûrement encore des années, mais j'espère que, quand j'aurai répété ces combinaisons quelques milliers de fois, proprement, détendu, calmement, mon cerveau aura enfin compris qu'il n'est en fait nulle raison de les craindre.

 

...

 

L'idée n'était pas mauvaise, mais je n'ai travaillé ces extraits que quelques fois au courant des semaines suivantes, avant d'abandonner cette méthode. Ça m'ennuyait vraiment trop. J'en ai assez de faire des exercices! Je veux ne jouer que de la musique. Alors j'ai décidé de ne travailler que du répertoire, en faisant simplement toujours bien attention à rester détendu et à jouer avec des doigts légers.

 

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Depuis 2012, je fais chaque année un point sur l'évolution de ma situation en passant en revue toutes mes partitions et notant celles que je peux et celles que je ne peux pas encore jouer. (Afin d'avoir un point de comparaison, je prends chaque année exactement la même liste, donc sans tenir compte des partitions achetées entre temps.)

 

  • En 2012, je pouvais jouer 75 œuvres sur 221, soit 33,94 %.
  • En 2013, j'en pouvais jouer 108/221, soit 48,87 %.
  • Cette année, en 2014, c'étaient 154/221, soit 69, 68 %.

 

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Octobre: En cherchant des concours pour motiver une amie et jeune collègue, je lis dans le règlement de l'un, qui aura lieu en décembre 2015: "Application is limited to flutists (...) born after 31 December 1966...". Je me suis alors dit que je pourrais m'y inscrire moi aussi. J'ai toujours bien aimé les concours et voulais participer à des concours internationaux, avant, mais j'en ai été empêché par la dystonie. Si j'ai encore le droit de participer à l'un 7 ans plus tard et que j'en suis à nouveau capable, pourquoi ne pas le faire aujourd'hui? 

 

3 décembre: Je commence à travailler le programme du concours, dont le premier tour aura lieu dans 1 an exactement. Reste à voir comment évoluera la situation avec une charge de travail plus lourde, un programme techniquement un peu exigeant et la pression...

2015

 

Janvier-mars: Nouvelle période de grosse déprime. Mais, puisque ça arrive souvent à des gens "normaux", c'est probablement tout à fait normal pour un musicien souffrant (depuis déjà 7 ans...) de dystonie.

 

Je travaille plus, depuis le début de l'année, et des pièces un peu plus difficiles, et comme on pouvait s'y attendre, je ressens de nouveau plus de tension dans la main. Même, parfois, je sens que le petit doigt veut de nouveau aller se fourrer sous l'annulaire, presque comme il y a 6 ans. C'est seulement moins fort aujourd'hui, heureusement. Je me dis alors qu'au fond, je n'ai pas grandement avancé, en tant d'années... Au point de me demander encore une fois très sérieusement si je ne devrais pas tout arrêter.

 

Avril: Aujourd'hui, ça va beaucoup mieux. Ce n'était qu'une nouvelle mauvaise passe. La dernière? On peut rêver...

 

Je ne travaille pourtant pas moins, et le même programme qu'au début de l'année, plus quelques nouvelles pièces pas plus faciles, mais tout va plutôt bien. Je dois seulement faire très attention à jouer toujours avec des doigts légers et sans force.

 

Août: J'ai finalement renoncé à participer au concours et annulé le concert prévu en octobre avec le programme dudit concours. Ce n'est pas que mon état ce soit de nouveau aggravé, et je pouvais bien jouer le programme, mais pas comme j'aurais voulu. Or, je ne vois pas grand intérêt à participer à un concours international pour espérer au mieux passer au second tour. Et je ne veux pas non plus donner de concert qui pourrait être - de mon point de vue - au mieux médiocre. Je préfère donc attendre, continuer à travailler tranquillement et voir ce qui adviendra.

 

Ce n'est d'ailleurs qu'un ajournement, puisque j'ai déjà un autre concours en vue, qui aura lieu l'année prochaine. J'espère aussi ensuite enfin rejouer régulièrement en concert. J'en dirai plus bientôt.

2016

 

Février: Un développement intéressant... Je ne sais pas exactement quand s'est produit ce changement mais constate que, depuis quelques temps, je ne pense tout simplement (presque) plus à la dystonie. Je donne cours, je joue, je travaille, je répète, j'ai des concerts et la participation à un concours international en vue... Je me sens de nouveau libre.

 

Septembre: Depuis ces dernières lignes ont eu lieu plusieurs concerts, dont les 2 derniers, plus importants, ce mois-ci:

 

Le 4, nous jouions en duo avec mon amie et partenaire Anne-Sophie Hartzer. Ce n'était pas un programme facile, en plus de quoi nous n'avons eu que peu de temps pour le préparer, d'où une certaine tension. Mais, autant que je me souvienne, je n'ai pas pensé à la dystonie de tout le concert. Ce fut d'ailleurs un beau concert.

 

Le 16, je jouais le programme complet du concours auquel je dois participer en octobre: plus d'une heure de musique, sans pause et avec, pour certaines, des pièces  vraiment virtuoses. Jusqu'à peu avant le concert, je me suis demandé si je ne devrais pas plutôt annuler. Heureusement que je n'en ai rien fait, puisque ce concert a apparemment beaucoup plu au public - quelques-uns m'ont dit ou écrit après quelle joie cela leur avait fait - et que moi-même, malgré la tension ressentie durant de nombreux passages très difficiles pour ma main, j'ai eu beaucoup de plaisir à jouer. Je dus d'ailleurs reconnaître, après en avoir écouté l'enregistrement, que ce fut bien meilleur que l'impression que j'en avais eu pendant. Au point qu'à l'écoute de cet enregistrement (cela m'arrivait pour la première fois), j'ai été ému par mon propre jeu.

 

Ainsi, quelle que soit l'issue du concours, cela aura été une expérience très positive. Sans ce but en effet, je n'aurais pas osé m'atteler et jouer maintenant en public un programme aussi exigeant. Sachant d'où je reviens, c'était un vrai défi, et l'avoir relevé et de si belle manière est une belle victoire!

 

En plus de quoi, indépendamment de la dystonie, je continue à me développer musicalement, et je pense réellement que ce que je fais aujourd'hui est de belle valeur et, je crois (sincèrement et sans fausse modestie), désormais vraiment digne d'être partagé avec le public.

 

Octobre: Le concours est maintenant passé. Je ne dirai pas duquel il s'agit, parce que j'estime que c'était une mascarade, mais, et bien que je sois déçu par le résultat et n'arrive décidément pas à comprendre certains choix du jury, cette aventure s'est effectivement avérée être très positive.

 

Le négatif d'abord:

 

J'ai été sélectionné pour le second tour mais pas pour la finale, ce qui est tout simplement insensé étant donné les remarques du jury, qui a d'ailleurs dit qu'il était apparu évident que j'étais un vrai professionnel (à la différence de la plupart des autres participants qui étaient encore étudiants). Et l'on peut effectivement dire que 7 des 8 finalistes n'avaient rien de professionnels... A mon avis, seul celui qui a remporté le 1er prix avait le niveau d'une finale de concours international. Celui-ci était d'ailleurs excellent et a mérité son prix. Pour le reste, on aurait plutôt dit qu'il s'agissait d'un concert d'étudiants d'un conservatoire supérieur de niveau médiocre.

 

Pour ma part, je n'aurais de toute façon pas pu remporter de prix, puisque j'étais normalement trop âgé pour participer à ce concours. J'avais en effet dépassé la limite d'âge et n'ai pu bénéficier d'une autorisation spéciale que du fait que la dystonie m'avait justement empêché pendant de nombreuses années de participer à des concours et sous la condition de ne pouvoir prétendre à aucun prix. (Ce qui n'aurait normalement pas dû empêcher l'accès à la finale. Le jury en a malheureusement décidé autrement, et apparemment pour cette raison, d'après certains échanges ayant eu lieu lors des délibérations, que je n'aurais pas dû entendre... On préfera donc encourager des étudiants dont la principale qualité était d'être encore jeunes que de soutenir un musicien plus accompli mais déjà âgé (36 ans). Ça n'a rien de surprenant mais n'en est pas pour autant moins révoltant...)

 

Le positif maintenant:

 

Je pensais être, à cause de la dystonie, en ce qui concerne la technique (ce qu'on appelle communément "la technique" ou "la virtuosité" et qui n'est évidemment qu'une part de la technique instrumentale - la technique digitale) d'un niveau nettement inférieur aux meilleurs candidats. Mais les remarques du jury disaient tout autre chose. Elles étaient d'une manière générale très positives (exception faite de celles d'un membre auquel mon jeu n'a apparemment pas plu): "On voit que tu es musicien professionnel."  "... a joué comme un vrai musicien doit faire." "un vrai professionnel." "Très professionnel." "musicalement très intelligemment construit" " beau son" "captivant"...

 

Mais aussi, justement, plusieurs membres du jury ont loué ma technique, qualifiée de:  "très bonne" _ "très sûre" _ "souveraine"... Ils n'ont été informés de mon problème et des conditions particulières liées à ma participation par l'organisateur du concours que lors des délibérations du second tour, et ont tous dit qu'ils n'avaient rien remarqué.

Novembre: Comme je l'avais fait en 2012, 2013 et 2014 (je n'ai pas fait ce test en 2015), j'ai de nouveau essayé ces derniers jours toutes mes partitions, pour estimer l'évolution de mon état.

 

Pour rappel: En 2009, je pouvais à peine jouer quelques pièces ou mouvements d'œuvres faciles. En 2010, à peine plus - peut-être 10 à 20 œuvres. Ça a été un peu mieux en 2011, puis

  • En 2012, je pouvais jouer 75 œuvres sur 221, soit 33,94 %.
  • En 2013, j'en pouvais jouer 108/221, soit 48,87 %.
  • En 2014, c'étaient 154/221, soit 69, 68 %."

  

Aujourd'hui, je peux à nouveau jouer 92,76 % de ces partitions!

 

J'ai ainsi regagné un important répertoire - entre autres œuvres: les 3 pièces de P.O. Ferroud, la Fantaisie sur le Freischütz de Taffanel, les sonates de Poulenc et Prokofiev, toute une série d'œuvres de Theobald Böhm, les pièces de Chaminade, Enesco et Fauré, la sonatine de Dutilleux, les concertos de Landowski, Ibert et Jolivet...

 

Il ne reste désormais plus que quelques œuvres qui posent encore un vrai problème, et je suis sûr que je pourrai les jouer aussi d'ici 1 à 2 ans. De plus, ce qui est particulièrement réjouissant: Dans la plupart des œuvres nouvellement regagnées, j'ai bien du mal à comprendre ce qui était si difficile... Et de nombreuses autres œuvres que je pouvais certes jouer mais qui m'étaient toujours parues très difficiles avant la dystonie me semblent aujourd'hui si faciles! A l'exception de quelques rares passages, j'ai généralement une sensation de légèreté que je ne connaissais pas avant.