Dystonie

 

Rédaction en cours

Dernier ajout le 10/10/2019

On appelle cela une dystonie de fonction. Pour un véritable musicien - qui plus est s'il est musicien professionnel - c'est une épreuve redoutable.

 

Il s'agit d'un dysfonctionnement qui affecte le contrôle de certains muscles, qui peut toucher aussi bien les doigts (ceux de la main gauche dans mon cas) que le cou, les lèvres, les muscles respiratoires ou même les cordes vocales. Le problème ne vient en fait pas des muscles, qui pourraient fonctionner normalement, mais du cerveau qui leur envoie de mauvais ordres - c'est-à-dire des ordres inadaptés à l'activité et rendant difficiles ou impossibles les mouvements voulus. Les conséquences peuvent aller d'une légère gêne à un réel handicap et jusqu'à l'impossibilité totale de jouer, et par là l’interruption voire l’arrêt pur et simple d’une carrière.

 

Si il ne faut - même dans les cas graves - pas perdre espoir, on doit au moins s'attendre à quelques très rudes années.

 

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Cette aventure, à la fois éprouvante et passionnante, a véritablement commencé pour moi en 2008. Je dis que c'est une aventure passionnante, en effet, parce que, outre la mise à l’épreuve de ma volonté, elle m'a forcé à repenser de nombreux aspects techniques du jeu de la flûte et, d'une manière plus générale, ma manière de travailler et mon rapport à la musique. J'ai d'ailleurs été vite convaincu (avec néanmoins de grands moments de doute...) que je serai grâce à ces réflexions et aux changements qui en ont résulté un meilleur flûtiste et musicien que je n'aurais jamais été sans la dystonie.

 

Il m'a cependant fallu pour surmonter cette épreuve une énorme motivation.

 

Après avoir été pendant un temps tout à fait incapable de jouer, j'ai dû réapprendre à travailler: D'abord reprendre l'habitude de travailler. (On devient vite fainéant...) Et puis, il a fallu travailler longtemps sans avoir l'assurance que cela porte des fruits. C'était cela le plus dur. Mais j'ai aussi dû apprendre à travailler autrement - peut-être moins, mais mieux, plus intelligemment. Je devais apprendre à travailler sans forcer, et essayer de ne pas retomber dans les pièges qui m’avaient amené à ce désastre.

 

Travailler jour après jour, malgré les énormes difficultés. Le corps qui ne répond pas, qui ne veut plus faire ce qu'on lui dit. Jour après jour, mois après mois, année après année, avec les petits progrès, des avancées souvent infimes, à peine perceptibles, et les rechutes... Travailler toujours, malgré la tristesse, parfois la colère, le sentiment d’injustice et la frustration, et bien que n'ayant aucune certitude de pouvoir rejouer un jour comme avant. Il a fallu tenir en ayant parfois pendant des mois l’impression de faire tout ça pour rien.

 

Sans parler des difficultés matérielles, puisque j'ai dû interrompre totalement mes activités professionnelles.

 

Ça a duré longtemps - 4 ans dans mon cas pour pouvoir rejouer de véritables programmes de concerts, 8 années jusqu’à ce que je puisse à nouveau rejouer presque tout le répertoire.

 

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Une rude épreuve donc. Mais si on s'accroche et que (peut-être) on en viendra à bout (ou presque), alors c'est aussi une grande aventure. Je ne voudrais pas la revivre une deuxième fois, mais en somme, je ne suis pas malheureux qu'elle me soit arrivée. C'est une épreuve qui fait simplement partie de ma vie - une vie que je n'échangerais pas contre celle de collègues ayant eu moins de difficultés et connu jeunes de plus grands succès.

 

A une personne désireuse de véritablement se consacrer à la musique, j'en viendrais même à souhaiter - en toute bienveillance - une expérience de cette sorte.

Mise en garde

 

Si vous êtes vous-même touchés:

 

Méfiez-vous de ceux qui prétendraient savoir et avoir LA solution. Méfiez-vous des médecins et des thérapeutes.

 

Il y a certainement parmi eux des gens de bonne foi - plus ou moins compétents d'ailleurs - mais aussi d'autres qui ont juste trouvé là un bon moyen pour gagner de l’argent avec la détresse des patients.

 

Je déconseille vivement toute opération chirurgicale,

mais aussi les injections de toxine botulique / botox

et la prise de tout médicament sensé résoudre ce problème.

 

A mon avis, la solution ne réside en aucun médicament, encore moins dans la chirurgie ou quelqu'autre traitement invasif. Le problème est dans notre cerveau. Il est le résultat d’une mauvaise méthode de travail et de notre manière de penser. La solution ne peut donc être qu’en nous.

 

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Il y a aussi cette curiosité, dont on rirait si ils n’escroquaient pas des personnes vivant parfois des situations déjà assez difficiles: Des musiciens reconvertis en thérapeutes, qui disent avoir été eux-mêmes touchés et en être sortis... mais qui ne donnent jamais de concerts. Je n’y ai jamais fait appel moi-même, mais je connais des collègues, pour certains avec des revenus modestes, qui ont payé cher pour des séances avec de tels “thérapeutes” - que j’appellerais moi des charlatans.

Ma dystonie: un rapport détaillé

I - Prise de conscience des premiers symptômes

- de fin 2007 à juin 2008 -

 

Vers la fin de l'année 2007 -  je préparais alors un concours - j'ai constaté de légers problèmes de synchronisation des 3e, 4e et 5e doigts de la main gauche, en particulier dans la 3e octave.

 

Jusqu'à juin 2008, je n'ai pas vraiment remarqué d'aggravation. Le problème était à peine perceptible. J’ai d’ailleurs encore remporté ledit concours. C’était en janvier ou février, et même dans les mois qui ont suivi, la gêne était minime. Je ne me suis pas inquiété, pensant qu'il suffirait de retravailler lentement quelques exercices techniques choisis. Ce que je fis.

 

En plus de cela, j’ai commencé peu après à travailler le programme du prochain concours, qui devait être mon premier grand concours international. Mais...

II - Le désastre

- de juillet à septembre 2008 -

 

A partir de juillet et en l'espace de seulement quelques semaines, j'ai perdu totalement le contrôle des mouvements de l'annulaire et de l'auriculaire. Fin août, dès que je commençais à jouer, l'auriculaire se mettait à trembler et l'annulaire se crispait (les deux premières phalanges tendues, la 3e phalange à 45°). Début septembre, je ne pouvais même plus jouer une gamme de Do majeur en noires à 40 pulsations/minute.

 

Je ne ressentais aucune douleur et en dehors du jeu à l'instrument, ma main semblait fonctionner normalement.

 

J’ai évidemment dû renoncer à ce grand concours auquel j’ambitionnais de participer depuis de nombreuses années, comme je devais renoncer par la suite à tous les autres, puisque - cela, je ne le savais pas encore - j’aurai largement dépassé la limite d’âge quand je pourrai enfin rejouer le grand répertoire.

 

Bien entendu, je n’ai plus pu donner de concerts non plus, étant dans l’incapacité totale de jouer. Je ne pouvais alors même pas jouer les premiers morceaux d’une méthode pour débutant.

 

J’ai également cessé de donner des cours peu après - dès que j’eus compris la gravité du problème et entrevu que sa résolution pourrait prendre un temps assez long. Il me semblait difficile d’enseigner sans pouvoir donner à entendre aucun exemple à mes élèves, et surtout, puisque je ne savais encore quelle en était la cause, je pouvais craindre de leur inculquer les erreurs qui m’avaient conduit à cette crise.

III - Le long chemin vers la guérison

- à partir de septembre 2008 -

 

Septembre à novembre 2008: Je demandai d'abord de l’aide à quelques collègues et anciens professeurs. Un seul daigna me recevoir (explication un peu plus loin). Le premier que j'appelai ne souhaita pas m'ouvrir sa porte mais me conseilla de consulter un ostéopathe. N'ayant pas récolté mieux, je suivis ce conseil, et ce traitement permit d'ailleurs une première et notable amélioration. Ainsi, après quelques séances, l'annulaire ne se crispait plus - du moins dans des tempi lents et tant que je n'utilisais pas le petit doigt - et ce dernier ne tremblait plus.

 

Un premier pas important mais toutefois sans grande incidence sur mon niveau de jeu, puisqu'il m'était encore impossible de bouger ces deux doigts indépendamment l'un de l'autre. De plus, que je cherche à le maintenir par la force ou essaie au contraire de me détendre, l’auriculaire descendait automatiquement, en diagonale, jusqu'à aller se réfugier sous l'annulaire.

 

Fin 2008 à avril 2009: Les séances d'ostéopathie n'apportant plus d'amélioration, j'ai consulté plusieurs médecins:

 

- un généraliste

- un chirurgien spécialiste de la main (avec lequel la consultation a duré - je n'exagère pas ! - pas plus de 2 minutes)

- des médecins et kinésithérapeutes de la "Clinique du Musicien et de la Performance Musicale" à Paris

- un neurologue

 

Seuls les soi-disant spécialistes de la "Clinique du Musicien" semblaient savoir de quoi il s'agissait. Pour autant, après quelques mois de travail avec une de leurs kinés (paraît-t-il spécialement formée au traitement de ce genre de troubles), je ne pouvais constater qu'une légère... dégradation.

Si j'ai appris une chose au cours de ces premiers mois, c'est que je ne devais attendre d'aide de personne.

 

Les médecins:

 

Les non-spécialistes semblaient ne pas trouver le moindre intérêt à mon problème. Ils pensaient en purs mécaniciens: Pas de blessure, la main au repos semblait normale, et je pouvais même bouger mes doigts... En dehors de l’action de jouer de la flûte, ma main semblait fonctionner normalement. Ce n’était donc pas grave. On pourrait comprendre leur point de vue, sauf à compter que jouer de la flûte est relativement important pour un flûtiste professionnel... En fait, si ils avaient bien voulu observer attentivement, ils auraient pu constater des signes de dysfonctionnement dans d’autres activités (comme par exemple taper un texte à l’ordinateur ou écrire), mais cela leur aurait coûté du temps et un peu d’investissement intellectuel. D’ailleurs, aucun n’a seulement voulu me voir jouer de la flûte.

 

Quant aux soi-disant "spécialistes" parisiens, ils se sont contentés de me donner quelques réponses toutes faites après un diagnostic sommaire. Au début, j'ai été un peu rassuré, puisqu’ils disaient que ce n’était pas très grave et qu’ils savaient comment y remédier. Mais ensuite, voyant que leur méthode n'apportait pas d'amélioration, la kiné par laquelle j'étais suivi n'y voulu surtout rien changer, et elle refusait de répondre à mes questions. Ce dernier point surtout m’a décidé - assez vite, je le reconnais - à arrêter ce "traitement". (D’autant que, et alors que mes revenus étaient à ce moment quasi-nuls, ni le coût des consultations ni évidemment les aller-retours entre Mulhouse et Paris n’était couverts par l’assurance maladie.)

 

Les collègues:

 

J’avais téléphoné au début de la crise à quelques anciens professeurs pour leur demander si ils avaient peut-être connu un jour un tel problème, soit eux-mêmes soit par des collègues. La plus grande aide vint donc de celui-ci, qui lors d’une conversation téléphonique de quelques minutes me conseilla d’aller voir un ostéopathe. | Manière de se débarrasser rapidement d'un ancien élève sans risquer de se voir reprocher de n'avoir pas voulu l'aider? Pour ma part, si un jour un ancien élève - gentil et des plus motivés - me racontait avoir un grave problème, quel qu'il soit, je l’inviterais évidemment à venir me voir. Tout professeur doué d’empathie et bienveillant ferait de-même. | Quoi qu'il en soit, ce fut la seule aide que je reçus.

 

D’autres m'ont simplement répondu: "Je suis vraiment désolé, mais je ne vois pas ce que je peux faire." ou "Je ne suis pas médecin, tu sais..." Un seul a accepté de me recevoir. Chez lui, nous avons joué et discuté pendant plus de 2 heures. De mon problème cependant il n'a été question que quelques minutes - à ce que je me souviens, moins de cinq. La discussion a très vite dévié vers ses sujets de prédilection: l’interprétation, et surtout le son et la lutherie. Ce détail qui remettait en question l'orientation de ma vie ne méritait, semble-t-il, pas plus d'intérêt.

 

Quand aux collègues qui n'avaient pas été mes professeurs mais avec lesquels j’avais joué et que je rencontrais à telle ou telle occasion, certains laissaient entrevoir une sorte de compassion, à mon avis même sincère, mais on passait vite à autre chose, et la plupart donnaient surtout l'impression de vouloir me fuir, comme si j'étais atteint d'une maladie contagieuse.

 

Je me suis donc résigné à ne plus demander d'aide à personne et chercher seul.

Durant les 3 ou 4 premières années, j'ai beaucoup expérimenté, surtout en ce qui concerne la posture. J'ai aussi pour cette raison changé souvent d'instrument.

 

Au temps où la crise a commencé, je jouais une flûte à clétage à anneaux avec sol décalé. J'ai d'abord changé pour une flûte avec sol en ligne et j'avais la sensation que ça allait plutôt un peu mieux. Mais l'ostéopathe et les "spécialistes" parisiens recommandaient la clé de sol décalée. J'ai donc changé à nouveau, mais cela s'était alors rapidement dégradé. Je suis ainsi revenu au sol en ligne.

 

Au cours des années suivantes, j'ai encore changé de nombreuses fois - 10 fois ou plus chaque année. Clé de sol en ligne ou décalée, clétage à anneaux ou plateaux pleins... J'avais alors différents modèles (j'ai aussi acheté et revendu quelques flûtes) et changeais d'instrument à chaque fois que j'essayais une nouvelle posture pour laquelle un autre clétage pouvait sembler mieux adapté. Presque toujours ça commençait par aller mieux, et je croyais avoir trouvé la solution. Mais cela se dégradait généralement de nouveau après quelques jours.

 

J'ai mis un certain temps à comprendre que la place ou la forme de telle ou telle clé n'a pas ou que très peu d'importance.

Mai 2009: Une modification dans la position et la manière d'articuler le pouce apporta une amélioration si nette et si rapide que j'ai bien cru avoir trouvé LA solution. Quelques jours seulement après ce changement, en effet, je pouvais à nouveau maintenir l'auriculaire levé. Je n'en maîtrisais pas encore les mouvements, mais il n'allait plus appuyer intempestivement sur la clé de sol#. Tant que ce doigt n'avait rien à faire que de rester en l'air (sans sol#/lab ni ré#-/mib-aigus), la main restait même relativement détendue. Je pouvais ainsi rejouer à peu près normalement au moins des pièces dans quelques tonalités faciles, comme Do, Fa, Sol ou Ré Majeur et ré mineur. Le répertoire regagné était certes bien mince, mais c'était déjà une amélioration notable et très réjouissante!

 

Quelques mois plus tard, à condition de n'avoir à bouger que l'auriculaire seul, je pouvais à nouveau relever ce doigt sans que l'annulaire ne bouge avec. C'est-à-dire que - à ce moment encore  seulement dans des tempi très lents - je pouvais rejouer la combinaison sol#-sol dans les 2 premières octaves.

 

Décembre: J'ai pu rejouer en public, pour la première fois depuis mai 2008, participant à un modeste concert avec un programme assez court et facile. Le répertoire que je maîtrisais à cette époque se limitait effectivement à seulement quelques pièces. Je jouais ce jour la 1ère partie de la Fantaisie pastorale hongroise de Doppler, l'Andante KV 315 de Mozart, une version pour 2 flûtes et piano du Canon de Pachelbel et un trio de Quantz.

2010 fut une année très difficile. Il y a bien eu encore une légère amélioration, mais les progrès furent si lents qu'à peine remarquables. Ainsi à la fin de l'année, je pouvais effectuer à nouveau des mouvements simultanés de l'auriculaire gauche et des doigts de la main droite. C'est-à-dire que, dans des tempi toujours très lents (jusqu’à des croches à environ 40 pulsations/minute), je pouvais rejouer sans me crisper les combinaisons sol#-fa# à sol#-do dans la 1ère octave et sol#-fa# à sol#-mi dans la 2ème octave. Pour en arriver à ce résultat, il m'a fallu répéter chacune de ces combinaisons, extrêmement lentement, pendant des semaines, en veillant seulement à éviter toute tension. Travail extrêmement ennuyeux mais apparemment nécessaire.

 

Pour autant, je ne maîtrisais pas encore les mouvements simultanés de l'auriculaire et d'autres doigts de la main gauche. De nombreuses combinaisons (sol# avec une note de la à do# dans les 2 premières octaves, sol#-mib et sol#-ré dans la 2ème octave et la plupart des combinaisons avec sol# ou mib dans la 3e octave) étaient donc toujours injouables - sauf dans certains cas en forçant et donc seulement lentement et en faisant s'aggraver le problème...

 

J'ai rejoué quelques fois en public, apportant une modeste contribution à deux petits concerts et jouant de temps à autre un ou deux morceaux dans une messe. Sur l'ensemble de l'année, mon répertoire s'est enrichi en tout et pour tout d'une douzaine de morceaux faciles ou de mouvements d'œuvres.

2011

 

Janvier: Dans des tempi très lents, je pouvais à nouveau effectuer des mouvements synchrones de l'auriculaire avec certains doigts de la main gauche. Je pouvais ainsi rejouer proprement sol#-la, sol#-do et sol#-do# dans les 2 premières octaves. Etaient encore injouables les combinaisons avec des mouvements auriculaire-index (par ex. sol#-ré et sol#-ré# mediums, sol#-ré aigu, et mib-ré et mib-la aigus) et auriculaire-majeur (par ex. sol#-la# et sol#-si dans les 2 premières octaves, et mib-fa, ré#-fa#, ré#-si et sol#-si dans la 3e octave).

 

Février: Fausse joie. Depuis le début, il y a déjà plus de 2 ans et demi, j'avais espéré et cru - brièvement - au moins 20 ou 30 fois avoir trouvé la solution, mais cette fois-ci, j'y croyais vraiment... En maintenant la main dans une certaine position, j'arrivais en effet pour la première fois à jouer de nouveau tous les enchaînements possibles. ... Malheureusement, cette position s'est rapidement avérée être intenable. Elle entraînait de telles tensions que je n'aurais pas pu jouer ainsi ne serait-ce que deux heures par jour. D’ailleurs, même si ces tensions n'avaient pas causé de douleur, elles n'auraient certainement jamais permis un jeu rapide et fluide.

 

Avril à juillet: 4 mois de grand optimisme. Je crus en effet de nouveau avoir fait un énorme, mais cette fois enfin réel puisqu'apparemment durable progrès. J'étais certes encore obligé de ralentir extrêmement certains passages, mais je pouvais enfin tout jouer et - c'était là la nouveauté - tout jouer détendu. D'ailleurs, je pouvais effectuer tous les mouvements presque normalement... sur un écouvillon à la place de la flûte par exemple. En fait, de nombreuses combinaisons restaient difficiles, encore impossibles à jouer en mesure, mais mon impression était qu'il n'y avait plus de problème physique, mécanique. Une partie de mon cerveau voulait seulement continuer à reproduire certains mauvais mouvements, que j'avais probablement automatisés durant des années de mauvais travail et accentués pendant les premiers temps de la dystonie. Il ne me restait donc "plus" qu’à désapprendre complètement ces automatismes.

 

Pour expliquer mon enthousiasme d'alors: Je pouvais jouer depuis 2009 les gammes de Do, Fa, Sol, Ré Majeur et ré mineur presque comme un flûtiste normal (par exemple l' E.J. 4 de Taffanel et Gaubert, en doubles croches jusqu'à environ 160 pulsations/minute), mais je devais encore dans toutes les autres tonalités faire une halte de 1 à plusieurs secondes sur certaines notes pour éviter de me crisper. Au cours de ces derniers mois, les choses ce sont nettement améliorées. Je ressentais d'abord moins de tension, puis j'ai pu rejouer mi mineur (jusqu'à 120), puis la mineur (jusqu'à 80), puis quelques tonalités de plus, et encore quelques-unes, jusqu’à être capable vers le 15 juillet de jouer le cycle complet de toutes les gammes majeures et mineures - certes encore lentement, mais parfaitement régulier, propre, et tout à fait détendu. Encore quelques jours plus tard, j'ai pu pour la première fois rejouer l' E.J. 10 (accords parfaits arpégés dans leurs différents renversements et dans tous les tons). Je pouvais dès lors retravailler de nombreuses œuvres: certaines sonates et suites de J.S. Bach, les fantaisies de Telemann, la 1ère sonate de Gaubert, les Joueurs de flûte de Roussel... même certains caprices de Karg-Elert!

 

Août: Je dus redescendre assez brutalement de mon petit nuage. Alors que je pouvais effectivement jouer certains passages difficiles un jour, je bloquais à nouveau complètement le lendemain. Les changements et le travail effectués dans les mois précédents n'avaient donc pas apporté d’amélioration décisive. Suivirent encore une fois quelques semaines de grand doute. Je devais bien admettre que j'étais toujours perdu, après déjà 3 longues années de recherche.

 

Fin octobre: Aurais-je enfin trouvé la solution? La réponse dans quelques semaines...

 

Je n'ai écrit la suite que plusieurs mois plus tard. J'ai manqué de temps, mais surtout, je n'avais pas envie. Car non, le problème n'était toujours pas résolu... J'étais pourtant toujours convaincu que les derniers changements (pour faire simple: jouer, de manière générale, avec moins de force et des doigts beaucoup plus légers, et une petite modification dans la manière de tenir l'instrument qui avait pour suite moins de tension, surtout dans la main gauche) ne pourraient qu'avoir des conséquences positives. Mais dans quelle mesure? Et après combien de temps les résultats se feraient-ils sentir? Dans les premiers mois en tout cas, on ne pouvait pas dire qu'il y ait eu une amélioration remarquable.

 

Les changements dont je parle ci-dessus peuvent paraître de petites choses, simplissimes et élémentaires. Et elles le sont en effet. On peut alors se demander pourquoi j'aurais eu besoin d'autant de temps pour y arriver. Cela tient au fait qu'il ne s'agit pas seulement de penser, mais aussi et surtout de "comprendre avec le corps". Or, quand on arrive à un état dystonique, les perceptions sont déjà tellement faussées qu'il faut parfois très longtemps pour arriver à seulement prendre conscience de tensions auxquelles on s'était lentement habituées et qu'on ne percevait plus du tout.

 

Novembre: Le 28, j'avais rendez-vous à Hanovre avec l'un des meilleurs spécialistes allemands de la dystonie chez les musiciens. (Telle était du moins sa réputation.) Ce médecin - par ailleurs lui-même flûtiste (ancien élève d'Aurèle Nicolet et de William Bennett à la Hochschule de Freiburg), ce qui me laissait espérer une meilleure compréhension de la spécificité de mon cas - m'avait été recommandé par plusieurs personnes depuis mon arrivée en Allemagne. Je m'étais jusque-là refusé à le consulter par manque de confiance en la profession, mais aussi et peut-être surtout parce qu’après tout ce temps à chercher, il m'aurait été pénible que quelqu'un me donne la solution alors que j’en étais peut-être tout proche. Des années de recherche solitaire, c’est une quête, mais si un autre vous donne la solution, surtout si vous étiez alors tout près du but, ce ne sont plus que des années perdues... J'avais dit que je ne demanderai plus d'aide à personne, mais après plus de 3 ans et dans un moment de faiblesse, je me suis raisonné et ai accepté de tenter encore cela.

 

La consultation a été menée sérieusement, autant que je pus en juger à l'époque - en tout cas plus sérieusement qu'à Paris. Il ne m'a cependant donné ni solution ni même de conseil. Après m'avoir ausculté et expliqué grossièrement le fonctionnement du cerveau dans ce genre de situation, il m'a dit que d'après lui, mes pistes de recherche actuelles étaient sensées et pourraient bien mener à la résolution du problème. En gros, je suis reparti sans être très avancé, mais un peu assuré dans ma voie. A vrai dire, je n'en espérais pas plus.

 

Etant clair que je n'envisageais pas une seconde des injections de Botox - sa principale méthode de traitement - il m’a prescrit un médicament (le Parkopan, employé notamment dans le traitement de la maladie de Parkinson), dont l'action était sensée faciliter la "reprogrammation" de mon cerveau. Je suis globalement contre la prise de médicaments et n'en prends pour ainsi dire jamais. (La dernière fois, c'était, je crois, en 2004, et il avait fallu que je crache du sang pour me décider.) Mais cela faisait alors déjà plus de 3 ans que je luttais. J’étais fatigué, usé, et me suis dit que si le travail restant pouvait être ainsi accompli en quelques semaines ou mois au lieu d’encore 1 ou 2 ans, ça en vaudrait peut-être la peine. J'ai donc décidé d'essayer. Mais j'ai cessé le traitement après quelques jours. Outre de forts effets secondaires (je me sentais toute la journée extrêmement fatigué, comme un vrai zombie), j’acceptais difficilement l’idée d’absorber volontairement une substance chimique agissant directement sur le fonctionnement de mon cerveau. De plus, je ne voulais décidément pas devoir mon salut à une pilule. Je me disais que, de toute façon, si je travaillais et jouais désormais correctement, ayant éliminé les causes qui m'avaient amené à la dystonie, tout finirait par rentrer dans l’ordre. Cela prendrait seulement peut-être plus de temps. Si par contre je ne réglais pas le problème à la source, si je n’en avais toujours pas trouvé les causes, un médicament ne résoudrait rien. J’ai donc décidé de simplement continuer comme avant cette consultation. J'ai annoncé au médecin ma décision et les raisons qui m’y avaient mené, il a déclaré comprendre, n'a pas cherché à me convaincre de continuer, et nous avons convenu que je le tiendrai informé de l’évolution de mon cas.

Avertissement 

 

Depuis, j'en ai appris plus sur les méthodes et les agissements de ce monsieur, et je ne saurais trop vivement déconseiller de se laisser traiter par lui.

 

(En cas de doute, vous pouvez me contacter pour plus de détails.)

2012

 

Ainsi, depuis octobre de l'année passée, je pensais avoir vraiment compris le problème, en avoir saisi les causes et trouvé ce qui mènerait, à plus ou moins long terme, à sa résolution. Evidemment, je ne pouvais pas être sûr de ne pas me tromper encore une fois, et si les changements apportés dans ma manière de jouer et de travailler devaient effectivement porter leurs fruits, je ne savais pas non plus combien de temps serait encore nécessaire... En tout cas, il n'y eut pas d'amélioration notable dans les mois qui ont suivi. 2012 fut de ce fait encore une année moralement très difficile.

 

J'avais bien la sensation que quelque chose était en train de changer, mais les progrès étaient toujours tellement lents qu'ils n'étaient quasiment pas perceptibles - évidemment pas d'un jour à l'autre, mais pas non plus d'une semaine ou même d'un mois à l'autre. Je constatais seulement régulièrement, tous les 4 à 6 mois, que je pouvais à nouveau rejouer une ou quelques pièces qui m'étaient jusque-là inaccessibles.

 

En Juillet, j'ai pu donner deux petits concerts: Un court programme avec piano et un récital pour 2 flûtes, avec une jeune collègue et amie. Je jouais là-encore un répertoire sans grosses difficultés techniques: une sonate de Händel, la suite BWV 1009 de J.S. Bach et les 3 romances op. 94 de Schumann; une suite de Boismortier et des sonates pour 2 flûtes de Blavet, Telemann et Wilhelm Friedemann Bach. Pour le premier concert, j'avais initialement prévu je jouer la sonate pour flûte seule de Carl Philipp Emanuel Bach, mais j'ai dû changer de programme quelques jours avant. Quelques passages étaient encore trop exigeants pour ma main et je me crispais de plus en plus. La suite BWV 1009 est pourtant techniquement plutôt plus difficile, mais la tonalité principale m'en rendait l'exécution plus aisée.

 

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Bien que ce fut, comme je l’ai déjà écrit, encore une année difficile, et même si les progrès étaient toujours extrêmement lents, j'avais cette fois la sensation d'un changement fondamental, ce qui m'a amené à écrire, le 14 août 2012:

 

Je ne suis pas guéri, pourtant aujourd'hui

je déclare "Le Temps de la Dystonie" révolu. 

Je ne suis plus malade mais convalescent*.

 

* La dystonie n'est pas à proprement parler une maladie, c'est seulement une manière simple de m'exprimer.

 

C'était une affirmation bien optimiste, mais plus réaliste que les précédentes fois que j'avais cru avoir trouvé la solution. J'avais en effet désormais compris et accepté une vérité peu plaisante: Il n'y aura pas de progrès fulgurants, il n’y a rien à faire qui puisse régler le problème en quelques semaines et il me faudra probablement encore des années pour regagner mon niveau technique d'avant.

 

Mais je suis aussi absolument sûr d'une chose à laquelle j'ai cru dès très tôt: Même si j'en suis encore très loin aujourd'hui, je jouerai un jour bien mieux qu'avant, mieux que je n'aurais jamais pu espérer si je n'avais été touché par la dystonie.

 

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4 novembre: Premier véritable récital (et 1er concert en dehors de ma petite ville de Hann. Münden). En la très belle église abbatiale d'Ottmarsheim, je jouais avec un collègue claveciniste des sonates de Johann Sebastian et Carl Philipp Emanuel Bach. J'ai dû à nouveau déprogrammer au dernier moment la sonate pour flûte seule de Carl Philipp Emanuel, remplacée cette fois par une fantaisie de Telemann.

2013

 

Au courant de l'été, j'ai donné trois nouveaux récitals avec clavecin. Nous avons rejoué la sonate en sol mineur BWV 1020 et la "Sonate de Hambourg" de Bach père et fils, combinées cette fois-ci avec de nouvelles œuvres: J'ai ainsi pu rejouer la sonate BWV 1031, en Mib Majeur (une tonalité jusque-là très difficile pour moi) et - enfin - la sonate pour flûte seule de Carl Philipp Emanuel.

 

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Discutant du programme d'un concert prévu l'année suivante avec un pianiste russe, quelqu'un me dit: "Et la sonate de Prokofiev?" Magnifique! Une œuvre majeure et incontournable dans le répertoire russe pour la flûte. Mais je répondis que c'était encore trop tôt, trop difficile pour ma main.

 

Cela dit, de retour chez moi, je l'essayais. Juste pour voir... Effectivement, c'était encore trop tôt. Mais je n'en étais pas très loin. Et surtout: Elle me semblait désormais beaucoup moins difficile qu'avant la dystonie... C'est une pièce délicate. Avant, je pouvais évidemment la jouer, comme tout le répertoire, mais j'en avais toujours eu un peu peur. L'occasion de la donner en concert ne s'était jamais présentée, mais j'aurais alors été plein d'appréhension. Aujourd'hui, je pense pouvoir la jouer bientôt, et ce sera un grand plaisir. Plus de peur. Je me réjouis seulement à cette idée!

 

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Cette année, comme l'année précédente, j'ai passé en revue toutes mes partitions, et j'ai eu le plaisir de constater que je pouvais désormais rejouer près de la moitié d'entre elles, parmi lesquelles: les sonates de Hindemith et Martinu, le Nel cor piu de Theobald Böhm, des concertos de C.P.E. Bach, Vivaldi, Mozart, celui de Romberg, la Sequenza de Berio...

2014

 

Les 2 et 7 mars, je jouais à Göttingen et Hannoversch Münden un programme avec piano: la sonate "Arpeggione" de Schubert, la sonate en Mib Majeur BWV 1031 de Johann Sebastian Bach, le "Prélude à l'après-midi d'un faune" de Debussy (arrangement de Samazeuilh), l'Aria d'Albert Roussel et la 1ère sonate de Philippe Gaubert. Si je suis assez mécontent de ma prestation (il est très rare que je sois satisfait d'un de mes concerts), je n'ai par contre pas eu de problème particulier avec ma main, ce qui est très encourageant, surtout quand on sait que, hormis la sonate de Bach et la courte pièce de Roussel, toutes ces œuvres étaient pour moi injouables encore quelques mois auparavant.

 

Juillet: Je travaille de nouveau les caprices de Karg-Elert. Pas encore au tempo pour la plupart, mais déjà considérablement plus vite, plus égal et sans crispation. Cela fait 6 ans que je n'avais plus joué comme ça!

 

Fin juillet, août: Quelques jours après avoir repris ces caprices et comme à chaque fois que j'ai recommencé à travailler des pièces virtuoses, les symptômes se sont à nouveau aggravés. D'où une nouvelle période de grosse déprime. Je me suis posé encore une fois sérieusement la question de savoir si je ne devrais pas plutôt arrêter la flûte.

 

Fin août: Après quelques jours avec très peu de travail (hormis la préparation d'un concert au programme techniquement assez facile), le moral est de nouveau meilleur. Il me faut apprendre à composer avec les restes de la dystonie, qui peut-être ne disparaîtra jamais tout à fait... Il faut peut-être accepter de renoncer à certaines œuvres, trop virtuoses, et se contenter de bien jouer celles qu'on peut jouer. Elles sont déjà nombreuses. Peut-être devrai-je me contenter de bien jouer, et mieux qu'avant, mais pas tout le répertoire.

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